« Est-ce que tu aimes tes textes? »

La question avait de quoi surprendre. Moment d’intimité avec l’Homme, avec pour seule lumière le retro-éclairage de la mini-chaîne qui passait à ce moment-là The Lord of the Dance. Je caresse doucement ses cheveux longs en parlant de ses projets, de ce qu’il veut faire de sa vie. Comme bien trop de jeunes de notre génération, il ne sait pas. Des idées, il en plein. Des désirs aussi. Mais ce qu’il veut concrètement? Impossible à définir.

Et là, il me pose la question.

« Tu aimes tes textes? »

Euh… On parlait pas de toi, y’a 30 secondes?

C’était la première fois qu’on me demandait un truc pareil, et j’ai été incapable de répondre clairement.

Il faut dire que ça n’est pas une question anodine, ni simple. Pas comme « tu aimes le chocolat? » ou « quelle est la couleur du cheval blanc d’Henry IV? »

Pour répondre à cette question, je suis obligée d’analyser toute ma relation avec mes textes. Comment on s’est rencontrés, eux et moi, est-ce qu’on s’est regardés en chien de faïence ou est-ce que la complicité a été immédiate?…

Mes textes et moi, au début, ça n’était pas le grand amour. Je ne sais plus trop comment ils ont débarqué dans ma vie, je crois que c’était comme un soir d’ivresse ; ils m’ont soûlée à l’évasion, alcool fort et ô combien addictif, et je me suis retrouvée à leur confier des choses que je n’avais jamais dites à personne. J’étais une vraie cocotte minute qui allait atteindre le point de rupture. J’explosais régulièrement pour faire retomber la pression dans ma tête. Je ne supportais pas ma vie, la vie en général.

Peu importe la raison, le fait est que je devais m’épancher ; oublier un instant que « la vie est dure, mais c’est la vie ». L’écriture m’a mise dans son lit, en profitant lâchement du fait que je n’étais pas dans mon état normal.

En me réveillant le lendemain, j’avais mal au crâne, mal aux cheveux, je ne me souvenais pas de tout et quand j’ai pris conscience de l’ampleur des dégâts, je m’en suis voulu.

Je me suis vengée sur mes textes, j’ai dit qu’ils étaient nuls, incomplets, que ça ne valait rien et qu’il ne servait à rien de continuer.

J’avoue, je me suis un peu acharnée sur eux. C’est quand même plus simple de remettre la faute sur les épaules de quelqu’un d’autre plutôt que d’admettre que nous aussi, on est humain.

Donc je n’ai pas voulu les laisser m’approcher ; j’ai maintenu entre eux et moi une distance de sécurité que je voulais indestructible, j’ai tenté de me persuader qu’il n’y avait eu qu’une faiblesse, que ça ne se reproduirait plus.

Mais ça a recommencé. Nouveau soir de faiblesse, nouveau trop-plein de pensées, et ce stylo devant moi, qui me fixait de son regard aguicheur. « Pourquoi résister? » demandait-il. « Pourquoi dire non alors qu’il n’y a rien de mal? »

Et après tout, c’est vrai, il n’y a rien de mal à cela, rien de mal à offrir un peu de soi à un inconnu, à accepter que lui aussi se livre, se donne, s’abandonne.

On s’est revus, lui et moi. De plus en plus souvent. Je restais sur mes gardes, prête à prendre la fuite au moindre bémol. En même temps, je ne pouvais pas m’empêcher de tout lui pardonner. Une faute de grammaire?  Je la lui faisais remarquer, il la corrigeait. Et on allait de l’avant.

Notre relation est devenue de plus en plus fusionnelle, addictive, presque malsaine parfois. Je ne pouvais plus me passer d’écrire, mon stylo ne me quittait plus. Il y avait des crises, des malentendus.

Aujourd’hui encore, il n’est pas rare que je claque la porte. Que je décide de tout arrêter, que je fonde en larmes, et que lui, patient, me console.

Mon stylo, c’est une personne à part entière. On a une relation unique, un tout uni. Imparfait, bien sûr – personne n’est parfait. Mais quand je le prend,je ressens une sensation de plénitude et d’évidence qui me garantit qu’il est vivant. Le résultat c’est que les textes sont comme mes enfants: bourrés de défauts, je les prend souvent en flagrants délit de mensonges, je passe mon temps sur leur dos, à les corriger, à leur apprendre les bonnes manières. Parfois je les enferme dans leur chambre à double tour, punis jusqu’à ce qu’ils aient compris la leçon. Parfois encore, j’aimerais les mettre dehors tant ils ne font pas d’efforts, tant ils me donnent l’impression de me démener pour rien.

Mais au final, mes textes sont la plus belle chose qui me soit arrivée. Alors oui, je les aime.

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3 commentaires sur “« Est-ce que tu aimes tes textes? »

  1. Jo Ann dit :

    Personnellement, je me pose la question chaque je termine un manuscrit, que je sens que le point que je viens d’apposer sera le final. Si j’aime, je laisse de côté et je sais que je réécrirai un peu plus tard (j’ai toujours énormément de textes à travailler, c’est une tare !). J’aime travailler mes textes, en tout cas ceux que j’aime.
    Quant à ceux que je n’aime pas (du tout), je les archive tout simplement. Et je passe à autre chose. 🙂

    • Alice dit :

      Je suis impressionnée que ce soit aussi simple pour toi. Quoi qu’il arrive, j’ai toujours un petit attachement à mes textes, et il est difficile pour moi de les mettre de côté. Je cogite peut-être un peu trop… ^^

      • Jo Ann dit :

        La raison est simple : j’ai des dizaines de textes en attente d’être corrigés/réécrits… Je n’ai pas le temps d’être trop « sentimentale » envers les textes que je sais ne sont pas bons.
        Par exemple, dès janvier, je dois corriger un roman commencé en 2005 et finaliser la réécriture d’un autre commencé en 2006. Ce sont des textes que j’aime et auxquels je crois. Donc ça me prend du temps que je n’ai pas pour les textes qui n’ont pas de « futur éditorial ».

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