Précoce et Tartare

Voilà trois jours qu’il chevauchait sans relâche, droit vers l’Est. Depuis le matin, son cheval boitait, épuisé. La monture jetait des regards noirs à la neige qui tapissait le sol de la forêt de pins, soupirant bruyamment contre le froid ambiant. Cette marche forcée n’était décidément profitable à personne.
-Désolé, Tartare. Moi aussi, j’en ai marre, mais certaines choses ne sont pas de mon ressort.
Le message de la Gardienne avait été pour le moins sibyllin: « Viens me voir. J’ai besoin de toi. » Pas un renseignement pour l’éclairer sur cette brusque nécessité impérieuse.
Et lui, bêtement fidèle à la tradition, s’était mis en route vers les Rives du Phare, là où le froid était tel que la mer elle-même gelait. Il pestait maintenant contre cette stupide coutume qui le mettait au service de la Gardienne. Celle-ci n’inspirait plus le respect à quiconque, et ce depuis bien longtemps. Sa fonction perdurait sans que l’on sache réellement pourquoi.
Seul dans une anse au bord de la Pédiluve, le Phare des Baleines Terrestres devait tenir à distance les dangers venus du Ban de Morue et du Récif des Thons. Ces régions étant pacifiées depuis longtemps, une telle tâche n’avait plus aucune raison d’être. A part, peut-être, de l’emmerder.
Précoce décida de cesser de pester contre ses devoirs héréditaires; après tout, il avait beau se promettre que cette fois, c’était la dernière, il savait pertinemment qu’il répondrait chaque fois à l’appel.
Le jour tombait maintenant peu à peu, et le ciel se paraît de ses plus belles couleurs. Précoce décida de laisser Tartare se reposer et de monter le camp dès maintenant; ainsi, il aurait le temps de chasser pour son dîner. Sans cela, il n’aurait plus qu’à manger son cheval, et il aurait été dommage que Tartare finisse en steak.
Après avoir bouchonné sa vaillante monture – l’égale de Rossinante, pour le moins – il partit chasser et revint rapidement avec un lapin, qui refusa de cuire. Le séjour sur la broche semblait lui convenir, à moins que ce ne soit l’idée de narguer Précoce avec son fumet alléchant.
Quand enfin, la viande fut prête, il la mangea sans savourer, repensant à son voyage.
Le dernier appel en date de la Gardienne avait été pour lui demander une botte de poireaux. Dix jours de voyage à fond de train pour ça. Cette fois-là, il était passé pour la Route Humide, préférant une voie pavée aux aléas de l’Impénétrable. Mais finalement, au vu des rires des gens du peuple lorsqu’il avait déclaré être le Serviteur du Phare, il avait cette fois opté pour la traversée de la forêt de Pins.
D’autant que la missive lui était parvenue dans l’un des Villages Préliminaires.
En effet, il avait quitté le Chaste-Fort dix jours auparavant afin d’assurer la mission de Juge du Saigneur dans le Royaume, te cela faisait cinq jours qu’il essayait de départager des paysans se battant pour un âne ou un lopin de terre. Tâche exténuante, en comparaison de laquelle aller voir la Gardienne ressemblait à une reposante sinécure. Même – surtout – si c’était juste pour une botte de poireaux. Dont elle ne voudrait plus parce qu’elle préférait les carottes.
Voilà comment il s’était retrouvé à camper seul au milieu des bois, accompagné d’un cheval exténué pour seule compagnie.

2 commentaires sur “Précoce et Tartare

  1. CADET dit :

    Et voilà même de l’humour !!!

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