Chapitre 1

Je m’emmitoufle dans la simili-couverture mitée, ma seule protection contre les courants d’air. Dix ans. Dix ans que je vis là, seule dans ma cellule crasseuse et obscure. Dix ans que la seule personne à qui je parle, c’est le garde, là, devant ma porte.

J’imagine que ce n’est pas tout le temps le même; il doit y avoir des rondes. De toute manière, aucun homme ne supporterait mes monologues pendant dix ans.

Quel qu’il soit, compagnon d’infortune ou homme de passage, pas un mot ne franchit ses lèvres. J’ai bien essayé de l’interroger, de lui parler de moi, de le supplier. J’ai dû, mille fois, répéter les mêmes réflexions, ces pensées interminables qui rebondissent sur les murs noirs de saleté, ces quatres murs serrés qui, depuis dix ans, renferment ma vie. Peine perdue. Pas de réponse.

Des réponses. Voilà ce que je voudrais! Juste un mot pour m’expliquer ce que je fais là, enfouie dans ce cachot, où je n’ai pas vu la lumière du jour depuis une décennie.

– Répondez-moi!

J’ai crié. Ca m’arrive souvent. Quand je ne me supporte plus, moi, mon propre silence, mes insuffisances, je crie. Pas longtemps.

Au début, j’ai hurlé pendant des heures. J’ai frappé contre la porte, battant de bois pourri, qui résistait néanmoins sans difficultés aux faibles assauts de mes poings plus faibles encore. J’ai hurlé, j’ai sangloté, j’ai supplié, insulté, et hurlé encore, à m’en casser la voix.

Mais pas de réponse. Alors, au fil du temps, les hurlements se sont estompés, affaiblis. Ils sont devenus de simples cris. De plus en plus rares.

Et ma voix. Ma voix, autrefois si belle, ma voix qui m’avait valu l’intégration à ma Guilde. Elle est devenue éraillée, rocailleuse; abîmée d’inutilité, abîmée aussi par le désespoir.

Je reste dans mon coin, recroquevillée sur moi-même. La seule lumière qui filtre est celle de la flamme vacillante de la torche, en face de ma porte. Je sais qu’elle est là car elle m’éblouit chaque fois qu’ils ouvrent la porte, pour me donner mes repas.

J’ai perdu la notion du temps. Je ne sais pas si je suis nourrie une, deux, ou trois fois par jour. A vrai dire, le concept de jour, en lui-même, n’a plus aucun sens.

Plus rien n’a de sens. Je ne crierais plus, parce que ça non plus, ça ne veut plus rien dire. C’est l’aboutissement de la désespérance. Les larmes coulent une fois encore sur mes joues, silencieuses et humides. Elles laissent sur mes joues sales des traînées, sillons dégorgeants d’envie d’en finir.

Je suis en train de lâcher prise lorsque la porte s’ouvre. La lumière gicle, projetant sur mes prunelles des milliers d’aiguilles qui me heurtent avec violence.

Peu m’importe maintenant la douleur; je lève les yeux vers celui qui m’apporte sûrement un repas, silhouette trop sombre sur la flamme trop ardente. Je ne distingue rien, sinon qu’il a le bras le long du corps, et pas d’écuelle dans les mains.

– Lève-toi, me dit-il.

Le ton n’est ni agressif, ni méprisant. C’est juste une requête.

Je lève vers lui mes yeux secs, desséchés, morts. J’ai mal à cause de la lumière, mais je ne réagis pas. J’ignore ce qu’il voit dans mon regard, mais il ne réitère pas sa demande. Il s’approche et me soulève avec une douceur que je me croyais à jamais refusée, aisément, comme si je ne pesais rien.

Je suis dans ses bras puissants et me laisse aller contre son épaule. Le garde parcoure un couloir que j’ai déjà dû voir, une fois, il y a dix ans. A moins que je ne me sois réveillée là, dans ce cachot, un matin, sans savoir ni pourquoi ni comment j’étais arrivée là. C’est fort probable.

Nous montons un escalier et un souffle effleure mon visage, différent de l’odeur tenace et humide des cachots, de l’odeur que je sens depuis dix ans. Il y a dans cet air nouveau l’odeur des gens, des lieux de vie, l’odeur des pas vivaces des serviteurs et des rires des enfants. L’odeur de milliers de choses que je ne connais plus.

Je sens la panique me gagner. Dix ans que je rêve de la lumière du jour, et maintenant qu’elle s’approche, ou plutôt que mon porteur s’en approche, de ses longues enjambées, je panique.

Je me met à trembler et mon souffle se fait court ; peut-être le sent-il, car l’étreinte de mon garde se resserre autour de moi, à la fois puissante et très douce, comme s’il avait peur de me briser. Sans doute ai-je l’air fragile…

Nous débouchons au centre d’un immense amphithéâtre où l’escalier creuse un trou béant dans le sol. Une gigantesque verrière laisse passer la lumière ; mais ça n’est pas le Soleil qui m’accueille. On voit au-dehors les astres nocturnes, leur lumière pâle et maladive. Je crois me souvenir que nous sommes dans un tribunal.

Devant et derrière nous, d’énormes tribunes ; à droite, une porte ouverte à double battants de bois travaillé. Mon porteur se dirige vers elle et ses pas réveillent des échos innombrables. De terribles échos qui se répercutent dans ma mémoire, que je refoule par peur de l’exactitude de mes souvenirs.

Mes yeux se sont fermés, mes poings se sont crispés. Je ne l’ai pas voulu, je ne l’ai pas pensé, cela s’est fait tout seul ; mais mes muscles sont faibles et le moindre effort m’épuise. J’essaye de me détendre, mais je ne comprends même plus ce mot. Nous avons passé la porte et sommes maintenant dans un couloir où les torches me rappellent les cachots. Étrangement, cette vue presque familière me rassure.

Nous changeons de pièce plusieurs fois ; j’ai refermé les yeux, fatiguée par tant de lumière. J’entends une porte – visiblement très lourde – tourner sur ses gonds. Un vent froid sur mon visage, nous sommes dehors. Nous sommes dehors, je suffoque et je pleure, terrorisée. Nous sommes dehors.

Mon porteur s’asseoit à même le sol, en haut des grands escaliers du perron. Il chuchote à mes oreilles des mots dont je ne cherche même pas à saisir le sens. Sa voix est douce, son étreinte protectrice. Je me cramponne à lui, je veux rentrer, y retourner, m’enterrer à nouveau dans mon cachot.Je veux mes quatre murs sans air hivernal, sans odeur de sapins, sans lumière, si faible soit-elle. Je ne veux plus de cette liberté qui m’horrifie, dont je ne sais que faire.

Je ne sais plus être moi, je ne sais plus qui je suis. J’ai oublié jusqu’à mon nom, alors comment pourrais-je vivre?…

J’ai l’impression de pleurer des heures durant, mais finalement, mes sanglots hystériques se calment peu à peu.

-Voilà, respire… Tout doucement… Je suis là, tu n’es plus seule…

Je crois que mon garde me connaît. Si c’est le cas, ma mémoire me fait défaut. Je ne parviens pas à me souvenir de lui.

Je voudrais le dévisager, mais mes yeux ne s’habituent toujours pas à la faible lueur des étoiles, ni à la flamme timide des torches extérieures ; toujours gonflés par les larmes, ils ne me laissent pas distinguer ses traits. Je sens seulement sa main, qui repousse doucement mes cheveux collés à mon visage.

Je réalise brusquement à quel point je pue.

Dix ans sans prendre un bain, sans m’être démêlé ou coupé les cheveux une seule fois, à croupir au fond d’une cellule humide et crasseuse. J’empeste. J’ai des poux – sûrement pire que des poux, d’ailleurs – la peau noire et les cheveux gras et collants. Mon haleine est pestilentielle. Comment fait-il pour me garder dans ses bras?…

Un croassement rauque s’échappe de ma gorge. Je crois que j’ai voulu parler. Pour dire quoi? Je n’en sais rien.

L’homme se relève, me protégeant toujours de son étreinte. Je suis à la limite de l’inconscience et ne perçoit ce qui m’entoure qu’à travers un brouillard persistant. Je crois que nous montons dans une calèche, qui se met en route à vive allure. Je sombre dans les bras de cet homme, ce garde que je connais peut-être, qui me connaît sûrement, pelotonnée contre son torse.

5 commentaires sur “Chapitre 1

  1. baboue666 dit :

    j’ai déjà lu ce texte quelque part mais je ne me souviens plus où. je me souviens par contre combien j’avais aimé. et j’aime toujours. je reviendrai te lire.
    bonne journée.

    • Alice dit :

      Eh bien… Si tu es sur CoCyclics, alors tu l’as peut-être lu là-bas où je l’ai proposé à la bêta-lecture, mais il n’y est pas depuis très longtemps. Tu est sûre de ne pas être déjà venue ici? Sinon, je ne vois pas trop où tu as pu le lire…

      A part ça, merci pour le compliment.

      Etant donné que je travaille sur ce roman, il y a de fortes chances que ce texte soit intégralement réécrit, mais je garde une trace ici de la première version, à laquelle je suis très attachée.

  2. Alissa dit :

    Voilà ce que j’appelle un style incisif! C’est droit, vif, sanglant. Bel incipit… J’aime beaucoup les textes taciturnes, ou les quelques paroles prononcées prennent une signification profonde. Si tu veux mon avis, voici une accroche pour le moins intrigante…

    http://www.alissa.blogspace.fr

    • Alice dit :

      Merci beaucouuuuuuuup *auteur en mode hystérique/on*
      Je prend tous les avis, bons ou mauvais, c’est toujours instructif!

  3. marcelle arnaudeau dit :

    j’ai déja donné mon avis sur un autre texte , je pense que tu as du talent et des bonnes connaissances litéraires

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