Chapitre 1

CHAPITRE 1

Si vous pensez que les Fées sont un peuple sympathique, sortez-vous cette idée de la tête. C’est le plus égocentrique, le plus égoïste et le plus arrogant qui soit. Qui que vous soyez, ces garces vous considéreront nécessairement comme inférieur. Les humains, lorsqu’ils s’approchent d’elles, sont traités avec cruauté. Elles montrent un peu plus de réserve envers les mages, qu’elles voient comme des humains légèrement supérieurs grâce à leur maîtrise de la magie, mais tout de même méprisables. Même les Korrigans, qui sont pourtant leurs frères, subissent leurs exactions en raison de leur laideur. Il faut avouer que la seule odeur de ces petits êtres verts est déjà repoussante…
Mais ne vous en faites pas, vous ne serez jamais « le pire ». Car l’engeance la plus méprisable à leurs yeux est celle qui entache leur pedigree par ailleurs impeccable ; autrement dit, moi. Moi la bâtarde, la demi-fée.
Veuillez m’excuser si j’ai l’air de m’apitoyer sur mon sort, telle une enfant boudeuse. Ce n’est pas là mon propos. Je ne fais que relater ce qui m’a été clairement signifié par ma mère : « Jamais tu n’auras ta place parmi nous. Tu es une abomination, dont j’aurais dû me débarrasser définitivement lorsque j’en ai eu l’occasion. » Je n’ai jamais su ce qui inspirait à ma génitrice une telle répulsion : mes origines humaines ou le fait que je sois née d’un viol. Quoi qu’il en soit, elle me fit clairement comprendre quelques     années plus tard que je n’étais pas la bienvenue dans sa vie.
C’est ce qui l’a poussée à se débarrasser de moi en me laissant à mon père. Celui-ci, peu enclin à découvrir les joies de la paternité, m’abandonna dans la Forêt d’Anthès, persuadé que la Banshee, la Bergère des Âmes des légendes, se ferait un plaisir de recueillir la mienne.
En effet, une croyance trop répandue veut que ma tutrice et toutes ses sœurs soient des monstres, des voleuses de vie qui se réjouissent de donner la mort. La douleur engendrée par la perte d’un être cher entretient sûrement cette idée : il est plus facile de désigner un coupable que d’admettre que la mort n’obéit à aucune morale.
Mais Zora est tout sauf une meurtrière sanguinaire. « Je ne prends que les âmes fatiguées de vivre, m’a-t-elle dit un jour, ou celles qui ont fait leur temps. Je me nourris de leur vécu, de leurs souvenirs. C’est aux âmes de choisir quand elles veulent quitter leur corps, en aucun cas à moi. »
Zora m’éleva comme sa propre fille. Je grandis au fond des bois, ignorante du monde en dehors de la Forêt. La Banshee prit bien garde de me tenir à distance des Fées, qui vivaient elles aussi dans les bois, m’évitant une rencontre douloureuse qui ne viendrait que bien plus tard. Je m’habituai vite au cri qu’elle poussait pour appeler à elle les âmes mourantes ; toutefois, je n’y étais pas complètement insensible et mes cheveux en portèrent toujours les stigmates, restants uniformément blancs. Alliés à mes ailes de libellule, à mes yeux indigo et à ma peau d’une pâleur extrême, ils me donnaient un air éthéré et un peu effrayant dont je ne pris conscience que lorsque je rencontrai un humain pour la première fois.
C’était un matin de printemps ; un vent léger soufflait sous les branches, même au plus profond de la forêt, ce qui était rare. J’étais allée cueillir des aromates pour agrémenter nos repas lorsque le galop d’un cerf, suivi de près par un cheval, se fit entendre. Je me redressais, étonnée : jamais personne ne s’enfonçait si profondément dans les bois. L’animal affolé apparut, louvoyant entre les arbres pour essayer de semer son poursuivant, en vain. Le cavalier suivait une trajectoire parallèle, essayant de rabattre le cerf vers l’Est, probablement pour l’entraîner vers un terrain plus dégagé où il pourrait l’abattre sans difficulté. J’étais tellement interloquée par cette apparition que je ne me rendis compte qu’à la dernière minute que la proie fonçait droit sur moi, roulant des yeux paniqués. Je m’écartai in extremis de son chemin et évitai ainsi une collision qui eût été plus douloureuse pour moi, petite jeune fille d’à peine un mètre quarante, que pour le grand cervidé. Mais dans ma précipitation, mon pied heurta une racine, me fit trébucher, et je m’effondrai sur la trajectoire du poursuivant. Je vis arriver sur moi l’immense monture, son galop puissant faisant trembler la terre, et me recroquevillai de terreur, protégeant inutilement mon visage de mes bras en attendant l’impact qui ne vint jamais. Lorsque je réalisai que j’étais indemne et qu’aucun cheval ne m’avait piétinée, je me redressai timidement, craignant encore quelque danger inconnu.
L’équidé avait dû faire un brusque écart pour m’éviter, ce qui avait jeté son cavalier à terre. Celui-ci se redressait péniblement, époussetant ses vêtements de cuir brun tandis qu’il pestait contre « ce foutu canasson ». Il leva enfin les yeux de sa tenue souillée, cherchant son cheval du regard, mais il ne trouva que moi.
L’homme eut un mouvement de recul et un éclair de peur traversa son regard. Puis il fronça les sourcils, ce qui lui donna un air sévère et inquiétant qui me fit peur.  Je décidai de lui présenter mes excuses pour apaiser sa colère :
–    Monsieur, je suis désolée d’avoir effrayé votre monture et causé votre chute. Je m’appelle Aintza. Daignerez-vous me pardonner ?
Ne sachant à qui je m’adressais, j’avais été aussi respectueuse que possible. La surprise remplaça alors la colère dans les yeux de mon interlocuteur, qui avait l’air complètement perdu. Puis brusquement, il lâcha un rire amer et me cracha ces paroles au visage :
–    Je ne tomberais pas dans votre piège, Fée. Dites-moi ce que vous me voulez, et laissez-moi partir. Je ne suis pas sur votre territoire, je n’ai rien  à me reprocher. Si vous me faites du mal, vous en subirez les conséquences. Demandez donc à Anca.
Il est difficile d’exprimer à quel point j’étais ahurie par les propos de l’homme. Qu’on me prenne pour une Fée me semblait grotesque ; le peu que m’en avait dit Zora me donnait l’impression que je leur ressemblais autant qu’à un Korrigan. Mais c’était le nom qu’avait cité le cavalier, Anca, qui avait retenu toute mon attention. J’avais l’impression qu’une flèche s’était fichée dans mes tripes. C’est pourquoi je demandai d’une voix blanche :
–    Vous connaissez Anca ?
–    Tous les proches des Saedïns connaissent Anca, m’asséna-t-il avec un sourire fier qui me parut un peu pervers. Comme vous devez connaître le nom d’Elof Saedïn…
Peut-être me regarda-t-il de plus près, ce qui lui fit comprendre que je n’étais pas une Fée – pas tout à fait, en tout cas. Ou bien ai-je laissé mon désarroi transparaître sur mon visage. Il est possible, enfin, que ce soit mon absence de réponse qui ait poussé l’inconnu à insister :
–    Je vois qu’effectivement, ce nom ne vous est pas étranger…
–    C’est le nom de mon père, Monseigneur.

***

Hjalmar avait poussé sa monture dès la sortie de la forêt, afin d’être de retour à la Cité Saedïn au plus vite. Il devait voir Elof. L’image de la gamine qu’il avait rencontrée semblait fixée sur ses prunelles, refusant de le quitter. Comment avait-elle dit qu’elle s’appelait, déjà ? Aintza. Oui, c’était bien ça.
Cela lui semblait complètement fou. Elle aurait dû être morte depuis longtemps : impossible de survivre à une Banshee ! C’était d’ailleurs pour cela qu’on lui avait demandé de la laisser là-bas, dix-huit ans plus tôt. Il n’y avait nul besoin d’une bâtarde dans la Famille Dirigeante, et surtout pas de celle-la.
L’homme passa les portes de la cité au grand galop, indifférent aux vociférations des badauds et aux cris des gardes, puis s’engagea dans les rues sans ralentir l’allure. Il ne repassa au trot, puis au pas que lorsqu’il fut sur l’avenue qui menait au palais des Dirigeants, comme toujours encombrée de chariots et de marchands. Enfin, il traversa la cour principale, où s’échangeaient pièces et denrées, et atteignit la cour intérieure, réservée aux habitants et invités de la demeure. Il confia sa monture à un écuyer, puis se précipita vers les appartements de son seigneur.
Il le trouva à son bureau, plongé dans une montagne de paperasse, occupé à administrer les terres que son père lui avait confiées. Son intendant lui tendait une feuille  couverte de chiffres qu’il repoussa :
–    Plus tard, Sven. Mon ami Hjalmar semble avoir une nouvelle importante à me communiquer. Que se passe-t-il ? Y aurait-il une nouvelle donzelle au château, pour que tu ne prennes même pas le temps de te changer après avoir chassé ? Ce n’est pas en te présentant devant elle dans cet état que tu auras tes chances.
–    Votre fille est en vie.
Il  avait eu l’intention d’être moins direct, mais les paroles lui avaient échappé, et le sourire d’Elof se figea sur ses lèvres à cette annonce.
–    Que dis-tu ?
–    J’étais allé chasser dans la forêt, Monseigneur, pour me détendre. Je coursais un cerf et …
–    Viens-en au fait.
–    J’ai rencontré une jeune fille. Elle avait tout d’une fée, et elle a dit qu’Elof Saedïn était le nom de son père…
Le regard du Fils Dirigeant s’assombrit brusquement, et l’estomac d’Hjalmar se serra. Lorsqu’il était inquiet ou en colère, Elof ressemblait énormément à son père, Thorstein. A l’inverse de son aîné Hulf, qui était d’un naturel posé et réfléchi, il avait hérité d’un caractère ombrageux et pouvait entrer dans des colères noires que tout le Palais craignait.
–    C’est impossible, tu dois te tromper. Cette gamine est une menteuse, une affabulatrice. La Banshee a tué la bâtarde il y a des années de cela.
–    C’est ce que nous avons tous supposé, Monseigneur.
–    « Supposé » ? Pourquoi seulement « supposé » ?
–    Nous n’avons pas vu le corps, Sire. Nous n’avons fait qu’abandonner le nourrisson dans la forêt, et elle était encore vivante.
Il eut un instant de silence durant lequel Hjalmar se demanda qui ferait les frais de la survie de la bâtarde. L’ire d’Elof pouvait le mener à toutes les extrémités. Il fut soulagé lorsque le Second Fils déclara :
–    Eh bien, assurons-nous que la tâche est accomplie, cette fois, mon ami.

***

–    C’est le nom de mon père, Monseigneur.
–    Elof n’a pas de fille.
L’inconnu m’avait répondu immédiatement, sur un ton qui excluait toute contradiction. Il était de toute évidence sûr de son affirmation, mais j’insistai :
–    Pardon de vous contredire, mais mon nom est Aintza Saedïn, fille d’Anca, et je sais que le nom de mon père est bien celui que vous avez cité. Peut-être existe-t-il deux hommes portant le même…
–    Impossible.
Le ton de l’homme fut si catégorique que je n’osai pas réitérer mes dires. Néanmoins j’avais toute confiance en la parole de Zora lorsqu’elle me parlait de mes parents et j’étais donc convaincue que mon interlocuteur était dans l’erreur. Sur son visage se reflétaient toutes les émotions qu’il traversait à mesure qu’il réfléchissait : doute, peur, puis sévérité. C’est alors qu’il me saisit par les épaules et fixa sur moi un regard qui me terrorisa.
–    Écoute-moi bien gamine : un tel mensonge peut aisément te coûter la vie, alors réponds-moi le plus honnêtement possible. Es-tu bien sûre de ce que tu affirmes ?
–    Zora dit que ma mère s’appelle Anca et que mon père s’appelle Elof Saedïn. Elle dit que j’ai la marque de leurs âmes profondément imprimée en moi, et que c’est comme ça pour tout le monde, que le sang de nos parents laisse sur nous une marque indélébile.
J’avais la voix tremblante et l’étreinte des mains du chasseur me faisait mal. La peur, la douleur et l’incertitude se brouillaient dans mon esprit, mes jambes étaient faibles et ma seule envie était de partir en courant. Il me regarda droit dans les yeux, comme s’il essayait de sonder au plus profond de mon esprit. Quand enfin il me lâcha, ce fut pour me demander :
–    Et qui est cette Zora, pour parler ainsi des âmes de tes parents ?
–    C’est une Banshee, monsieur.
Après cela l’homme n’avait pas tardé à remonter en selle et à repartir, me laissant complètement déboussolée.  Il était déjà loin lorsque je réalisai que je ne connaissais pas son nom.

Zora et moi vivions dans une petite maison basse, toute de bois, qui paraissait avoir poussé dans la clairière, se nourrissant avec avidité de la terre et de ses richesses. Une petite rivière, à peine plus qu’un ruisseau, la bordait et nous fournissait toute l’eau dont nous avions besoin. Je m’y baignais chaque matin, appréciant le contact de l’eau pure sur ma peau.  Le cours d’eau nous permettait également d’arroser un petit potager auquel j’apportais des soins minutieux et quotidiens. Là, poussaient fruits, légumes et simples. Au-dessus de nos têtes, les grands arbres étendaient leurs branches en un toit protecteur, ne laissant qu’un puit de lumière qui tombait dans l’espace dégagé comme une colonne de poussières dansantes.
Lorsque je revins, mon attention était encore accaparée par ma rencontre avec le cavalier et je n’accordai qu’un regard désintéressé à ce tableau bucolique, auquel j’étais habituée.
La Banshee m’attendait, assise à même le sol devant la porte, un sourire triste sur les lèvres. J’avais depuis longtemps compris qu’on ne pouvait rien cacher à quelqu’un qui voyait notre âme, c’est pourquoi je m’installai face à elle, croisai les jambes, et attendis.
–    Peut-être savais-je que cet instant viendrait un jour, dit-elle. Peut-être ai-je refusé d’admettre ce qui ne faisait aucun doute. Ce serait là une grossière erreur de ma part. Car désormais, petite métisse, nul ne peut savoir ce que fera Elof.

***

–    Merci, Sven.
Keitha s’appuya au dossier du fauteuil le plus proche, prise d’un vertige soudain. Les regrets  et les remords la torturaient depuis longtemps déjà, la harcelant de questions auxquelles elle ne trouvait pas de réponse. Son fils semblait hésiter entre le comportement d’un monstre et celui d’un tyran, et bien que son père soit autoritaire, la Mère Dirigeante ne voyait nulle cause à cette soif malsaine de pouvoir qui se manifestait chez Elof. La capture, puis le viol de la Fée des années auparavant n’avaient été que l’une des nombreuses cruautés commises par le Second Fils Dirigeant.
Mais voilà que l’enfant née de cette union était en vie ; l’un des noirs desseins de son fils avait échoué, et Keitha pouvait peut-être aider sa petite-fille.
Elle fit tinter une clochette, appelant un page qui s’empressa de venir s’agenouiller devant elle.
–    Le Mage Navid Yasha Pendreg est en ville, à l’auberge du Vieux Fou. Cours vite le chercher.

***

Hjalmar avait réuni quelques hommes de confiance, dont il était sûr qu’ils tiendraient leur langue. Ils partirent le lendemain, chevauchant vers la Forêt d’Anthès dans un silence tendu. La Banshee était une menace dont l’ombre planait sur leur petit groupe, néanmoins aucun d’entre eux n’admettrait qu’il était effrayé et comme l’humeur n’était pas à la plaisanterie, ils préféraient se taire.
Le meneur n’avait réussi à parcourir le trajet entre les profondeurs de la forêt et la ville en une journée qu’en épuisant son cheval. Il nécessitait normalement plus de temps, c’est pourquoi un petit pavillon de chasse avait été construit à l’orée des bois. C’est là qu’ils s’arrêtèrent alors que le jour tombait.
Le lendemain, les hommes furent sur le pied de guerre aux aurores. Il leur fallait s’enfoncer profondément dans la Forêt et faire un large détour pour ne pas traverser le territoire de Fées avant de rejoindre les terres où vivait la Banshee.

***

Navid avait plusieurs heures de retard sur les assassins d’Elof. Lorsque Keitha l’avait envoyé chercher, la veille, il était au collège des Mages, occupé à déguster une excellente liqueur avec des confrères. Il était rentré tard à son auberge et n’avait finalement eu le message de son amie qu’en milieu de matinée. Le temps qu’il la rejoigne, qu’elle lui expose la situation, et qu’il fasse ses préparatifs, il était midi lorsqu’il put enfin partir. Valeriu, son cheval, était rapide et endurant, mais le mage avait peur que cela ne suffise pas. Il se maudit d’avoir choisi le pire moment pour céder à son péché mignon. Désormais, la seule chose qui était en son pouvoir était d’aller le plus vite possible et d’espérer.

***

Zora avait fredonné toute la nuit, conversant avec ses sœurs dans un langage qu’elles seules comprenaient. Ces discussions musicales étaient toujours un plaisir pour moi, car le vent apportait les rumeurs de dizaines d’autres chants. Ce matin-là, néanmoins, les voix semblaient inquiètes, et faisaient peser sur mon cœur une angoisse que je ne m’expliquais pas.
Lorsque le vent fut redevenu une simple caresse aérienne, ma tutrice me fit venir pour me faire réviser les propriétés des simples.
Tandis que j’énumérais les plantes nécessaires au soin des maux les plus courants – Pissenlit pour la digestion, menthe contre le rhume et la toux, valériane contre les douleurs ou les insomnies – je tentai de combattre le malaise qui me tenait. Mais Zora, après les simples, me fit énumérer les précautions à prendre lorsque l’on se préparait à un long voyage, ainsi que le matériel nécessaire. Je compris que je n’étais pas simplement en train de réviser mes leçons, et mes inquiétudes se trouvèrent confirmées. Je m’interrompis et fixai la Banshee, attendant qu’elle m’explique.
–    Aintza, ma fille. Tu as grandis ici, dans la paix et la simplicité. Ta vie et tes rêves ont été sereins, et ton âme ne porte que peu de marques. Mais ceci – elle engloba la clairière d’un geste large – n’est pas le monde. Des hommes marchent vers nous, et c’est toi qu’ils cherchent. Tu sais que je ne lis pas dans les esprits, mais leur âme est imprégnée des sombres fins qu’ils poursuivent. Ta sécurité est en jeu, et je ne laisserai personne s’en prendre à toi. C’est pourquoi tu dois partir. Mais auparavant, je vais te donner ta dernière leçon, car tu n’es pas préparée à affronter ce que tu découvriras lors de tes voyages.
Je n’aimais pas le ton qu’elle employait. L’anxiété qui m’étreignait le cœur depuis des heures se transformait peu à peu en une panique proche de la terreur qui me nouait les tripes. J’avais la gorge serrée et les yeux emplis de larmes que je refusais de laisser couler. Les mots semblaient enfermés dans ma tête, tournant sans pouvoir sortir, me mettant à la torture. Zora, face à moi, eut un sourire triste.
–    Tu es sage, ma fille. Tes paroles sont des cadeaux que tu n’offres qu’avec circonspection, et c’est une bonne chose. Tu as quelques savoirs qui pourront t’être utiles au-dehors, et tu ne manques pas d’intelligence. Je te l’ai dit, ton âme n’a subit que quelques égratignures. Bien des souffrances t’ont été épargnées, et je ne sais si cela est bon. Car à partir d’aujourd’hui, ta vie sera moins douce et tes compagnons moins complaisants que moi. Tu vas souffrir, Aintza, souffrir comme cela ne t’es jamais arrivé, et pourtant c’est le lot de tout un chacun en dehors de cette forêt. En partant, tu pourras aller voir les Fées, le peuple de ta mère. Tu sais où elles vivent bien que je t’en ai toujours tenue éloignée. Mais tu n’es pas la bienvenue là-bas : leur premier instinct sera sans doute de te chasser, à moins qu’elles ne préfèrent te tuer. Ce qui est tout à fait probable, car ton apparence te lie à elles d’une manière si évidente qu’elles ne peuvent nier leur parenté avec toi, et c’est là leur blessure d’orgueil la plus profonde.
Ma tutrice fit une nouvelle pause, m’observant avec gravité. Je restai toujours silencieuse.
–    Ton autre option est d’aller vivre avec les Hommes, le peuple de ton père. Ils sont changeants, si différents les uns des autres qu’il est difficile de les décrire en quelques mots. Ils sont capables du meilleur comme du pire. Certains sont de très bons menteurs, des dissimulateurs qui peuvent t’assurer de leur affection tout en versant un poison dans ton eau. D’autres sont si honnêtes qu’ils ne savent rien cacher, pas même leurs sentiments les plus intimes. Avec eux, tu devras être sur tes gardes, et n’accorder ta confiance que difficilement. Ce sont eux surtout, ces humains si versatiles, qui te blesseront. Néanmoins, tu es forte, cela j’en suis sûre. Et quelle que soit la douleur que tu endureras tu seras capable d’y faire face, et de ne pas perdre confiance en l’amour.
Les paroles de Zora sonnaient comme un adieu, un glas terrible qui transformait ma vie et qui fit enfin couler mes larmes. Mes sanglots menaçaient de devenir hystériques sans que je comprenne réellement les événements. Je devais partir, disait-elle, mais pourquoi ? J’avais vaguement conscience que tout cela était lié à ma rencontre avec l’homme, deux jours auparavant, mais je n’en savais guère plus. Remettre en question les décisions de la Banshee ne m’effleurait même pas l’esprit ; elle avait toujours été l’autorité suprême dans ma vie, celle à qui je me fiais aveuglément. Et elle me demandait aujourd’hui de tout quitter, mon lieu de vie, mes repères, et surtout elle. Malgré ma confiance aveugle, je voulais en savoir plus.
–    Pourquoi ?
–    Si je pensais avoir le temps de te le dire, Aintza, je le ferais.
Nous restâmes assises face à face quelques instants encore, des larmes roulant toujours sur mes joues. Puis Zora se remit à chanter, tout doucement, mais pour moi seule cette fois. Je me sentis enveloppée par le vent, par la nature toute entière. Toutes ces petites parcelles de vie et de mouvement que j’avais appris à connaître, les plantes, les animaux, les courants de la rivière et l’attente impassible des pierres, tout sembla chanter pour me réconforter. Cela ne dura que quelques instants, mais ils me furent précieux. Quand le chant s’arrêta, il n’y avait plus qu’une seule chose à dire avant de réunir mes affaires et de partir :
–    Je t’aime, Zora.

***

Hjalmar menait ses hommes avec une prudence empreinte de crainte et de dégoût. L’air semblait lourd sous les hauts arbres et des voix agitaient le vent, belles et traîtresses. Ses hommes le suivaient, le souffle rendu court par l’atmosphère étouffante. Ils savaient être sur les terres de la Banshee, désormais, et nul ne pouvait prévoir comment elle réagirait si elle les surprenait là. Mais ils devaient trouver la gamine et l’abattre, le plus vite possible.
Lorsqu’une clairière s’ouvrit subitement devant eux, ils furent si surpris qu’il leur fallut quelques instants pour remarquer la créature.
L’être portait une robe d’un gris terne, qui faisait paraître incongru le bracelet de perles colorées à son poignet gauche. Elle était assise en tailleur devant une petite masure, les fixant de ses grands yeux aux prunelles rouge sang qu’ombraient de longs cils d’un noir de jais. Une cascade de cheveux uniformément blancs descendait jusqu’au sol, encadrant un visage sans âge à la peau si pâle qu’elle en semblait presque cadavérique. Un léger sourire courbait ses lèvres, d’une sensualité indécente, lorsqu’elle prit la parole :
–    Bonjour, messieurs.
La voix de la Banshee était grave et douce, et résonnait comme si des milliers d’êtres reprenaient ses paroles en écho. Hjalmar fit signe à ses hommes de rester en arrière, prudent.
–    Nous cherchons la jeune fille du nom d’Aintza. L’avez-vous vue ?
–    Je l’ai vue.
–    Où est-elle ?
–    Hors de votre portée.
L’homme rageait intérieurement mais sa peur de son interlocutrice était plus forte que sa colère. Derrière lui, il entendit distinctement le grincement de la corde d’un arc, tendue à son maximum ; les guerriers étaient prêts à réagir si le besoin s’en faisait sentir.
–    Asseyez-vous, Hjalmar Trelun. Peut-être une discussion nous sera-t-elle mutuellement profitable.
L’éventualité qu’il s’asseye à même le sol, tel un serviteur, arracha à l’envoyé d’Elof un sourire sarcastique. Il n’était là ni pour se traîner par terre, ni pour discuter, et il accomplirait sa mission, Banshee ou pas.
–    Je vous ai demandé où étais la gamine, Banshee. Si vous ne pouvez nous le dire, alors nous allons continuer nos recherches.
–    J’ai consolé bien des âmes que votre maître a chassées, Hjalmar Trelun. Tant de vie sacrifiées, tant de personnes torturées, tant d’esprits qui m’ont été envoyés avant l’heure… Savez-vous ce qu’ils ressentent lorsqu’on les force à partir alors que leur temps n’est pas venu ? C’est un déchirement, une douleur que la terre elle-même endure jusqu’au plus profond de son cœur. Vous servez un meurtrier, très jeune homme, et je ne l’ignore pas. Croyez-vous réellement que je vous livrerai celle que j’ai aimée et élevée comme ma fille ? Non, vous n’êtes pas si stupide.
Brusquement, la Banshee disparut, et une fraction de seconde plus tard, le guerrier se sentit enveloppé par une brume qui sembla s’immiscer jusque dans  des parties de son esprit dont lui-même n’avait pas conscience.
–    Je vais mourir aujourd’hui, lorsque l’un de vos hommes me transpercera d’une flèche. Je le sais, et j’ai mis mes affaires en ordre. Toutes mes sœurs connaissent Aintza, et la chérissent à travers moi. Si elle devait mourir par votre main, votre âme serait marquée à jamais. L’encre indélébile s’estompe avec le temps, et même la marque d’un fer chauffé au rouge finit par cicatriser. Jamais la marque d’un meurtre ne s’efface ni ne guérit. Alors avant de vous en prendre à ma fille, songez que la vengeance emplira le cœur de celle qui recueillera votre âme lorsque vous mourrez si vous touchez à un seul de ses cheveux… Vous n’êtes qu’un pantin, mais un pantin qui pourrait souffrir au-delà de ce que votre esprit étriqué peut concevoir, si vous faites passer votre allégeance à un monstre avant la vie d’une innocente. Ne sous-estimez pas la force de l’amour offert par les Banshees.
Hjalmar fut maintenu un instant encore, totalement impuissant, conscient que cette tirade n’avait été audible que par lui, puis fut brusquement libéré. A l’instant où sa geôlière réapparu face à lui, il entendit la corde d’un arc se relâcher, et un trait fendit l’air pour aller se ficher dans le cœur de la Banshee.
Bien qu’il ait entendu parler du cri de la Banshee, rien ne l’avait préparé à ce qu’il ressenti. La fréquence était si haute qu’elle en fut à peine audible, mais il cru que ses tympans ne supporteraient pas le choc. La flèche était plantée dans son propre cœur, c’était lui qui expirait, avec une douleur inexprimable. Une pulsation emplit son crâne, et il s’effondra lourdement, les yeux exorbités, pendant que ses cheveux se dressaient sur sa tête.
Puis la souffrance prit fin, en même temps que le cri, et la Banshee rendit son dernier souffle.

***

Il ne m’avait pas fallu longtemps pour me préparer, et j’étais partie à peine une demi-heure après ma conversation avec Zora. J’étais à plusieurs kilomètres de notre clairière, en route vers la lisière de la Forêt, lorsque j’entendis son cri. Je m’arrêtai net, et mon cœur accéléra si vite qu’un vertige me prit. Cours, me disait le cri. Mais dans quelle direction ? Vers la clairière, vers ma mère adoptive, ou le plus loin possible de là ? Le cri n’était pas de ceux qu’elle poussait régulièrement, un appel pour une âme, modulé selon le défunt. C’était un cri de douleur intense, un message personnel. Le dernier cri d’une mourante. Lorsque cette pensée me vint, ma première impulsion fut de faire demi-tour immédiatement pour la secourir, mais alors que je m’élançai, une voix s’éleva derrière moi.
–    A ta place, je ne ferais pas cela.
Je fis à nouveau volte-face, sur mes gardes. L’avertissement de Zora était encore bien présent à mon esprit, et son cri n’avait fait que renforcer ses paroles.
Celui qui avait parlé était un homme à la peau très sombre. Je n’avais jamais rencontré quiconque ayant une peau de cette teinte d’or fauve, pas même le cavalier que j’avais fais chuter. Il avait des cheveux noirs et brillants, coupés assez courts, et des yeux légèrement en amande dont les prunelles grises me fixaient intensément. Monté sur son grand cheval bai, il me semblait immense, une impression qui ne s’atténua pas lorsqu’il mit pied à terre.
–    Puis-je savoir pourquoi ?
–    Parce qu’elle est morte, et que la seule chose que tu puisses faire pour elle désormais est de sauver ta vie.
La justesse de ces mots me toucha en plein cœur, et je me retins à grand-peine de pleurer.
–    Que dois-je faire alors ?
–    Poursuivre ta route. A deux kilomètre vers l’Est, la Forêt cède la place aux plaines. De là, en deux jours de marche, tu pourras atteindre la Cité Saedïn, et peut-être y trouver un travail pour subsister.
Zora m’avait dessiné des cartes que j’avais mémorisées, et l’homme disait vrai, au moins concernant l’emplacement de la Cité Saedïn.
–    Ou bien tu pourrais aller chez les Fées, qui te rejetteraient sans doute avec violence, ou bien te tueraient, auquel cas tu n’aurais plus à prendre la moindre décision.
Cette dernière assertion me sembla évidente et quelque peu inutile,  néanmoins j’étais intriguée et inquiète qu’il connaisse si bien les options qui s’offraient à moi alors que je ne savais rien de lui.
–    Qui êtes-vous ?
–    Actuellement, la seule personne dans cette forêt qui te veuille du bien. C’est pourquoi je t’offre une troisième alternative : rencontrer ta grand-mère.

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